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Parution d'un ouvrage sur La réification

Publié le par Jean-Pierre Morbois

Vient de paraître :

CHANSON Vincent, CUKIER Alexis, MONFERRAND Frédéric (dir.), La réification : histoire et actualité d'un concept critique, La Dispute, coll. Philosopher, 2014, 396 p. 28 euro ISBN 9782843032493

http://ladispute.atheles.org/philosopher/lareification

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Parution chez Klincksieck du livre de Pierre Rusch L'Œuvre-monde

Publié le par max92

http://www.klincksieck.com/livre/?GCOI=22520100609400&fa=description#.Un6uwZ7h7S4

À partir de l'œuvre du dernier Lukács (1885-1971), cet essai vise à dégager quelques axes directeurs d'une pensée intégrée de l’homme, de la société et de la culture. La préoccupation majeure est de restituer cohérence et dignité à une réalité toujours plus morcelée : la vie quotidienne, lieu de toutes les aliénations, contient aussi en germe les formes d’activité les plus exigeantes et les plus rigoureuses. L’histoire montre certes comment ces sphères (spécifiées en religion, philosophie, droit, art, science, technique) se différencient et s’autonomisent progressivement, forgeant une nécessité propre qui vient se superposer à leurs fonctions sociales. Mais l’exigence morale s’accroît parallèlement de réintégrer toutes les avancées de l’esprit humain, et le souvenir de son histoire, dans une conscience commune de l’humanité. L’œuvre d’art a ici une valeur paradigmatique, dans sa capacité à créer des mondes démarqués du monde vécu, à la fois témoignages et revendications.

Pierre Rusch est philosophe, traducteur et enseignant. Son travail porte plus particulièrement sur la pensée allemande de l’entre-deux guerres et les représentants d’un marxisme non exclusif (Walter Benjamin, Max Raphael, Carl Einstein), avec pour thématique dominante l’intégration philosophique de l’anthropologie. Le présent ouvrage est issu de sa thèse de doctorat, présentée en 2008 à l’ÉHESS.

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Appel aux éditeurs : il faut rééditer Lukacs !

Publié le par max92

Si l’on pense avec le webmestre du blog des amis de Georg Lukács que retrouver la pensée marxiste est une condition indispensable pour la compréhension du monde contemporain, comment peut on s’expliquer que le grand philosophe marxiste que fut Georg Lukács, le philosophe marxiste le plus important depuis Lénine selon son exégète italien Guido Oldrini, soit si mal édité en France, alors qu’il suscite un vif intérêt en Italie et en Amérique Latine.

Assurément, les conditions propres à la France, la captation de Lukács par Lucien Goldmann qui ne veut rien savoir du Lukács d'après Histoire et conscience de classe, le poids de la pensée althussérienne ont constitué un obstacle à la diffusion de ses œuvres. Mais tous ceux qui aspirent à retrouver un marxisme authentique, vivant, débarrassé de tous les préjugés des périodes précédentes, fondé sur la philosophie matérialiste dialectique, trouveront dans l’œuvre de Lukács de quoi nourrir leur réflexion.

Depuis qu’il a commencé son travail de traduction, le webmestre du présent blog dispose de près de 4000 pages de textes dactylographiés. Sur ce total 1100 environ, représentant 2 tomes de L’ontologie de l’être social, ont été publiées chez Delga. Le troisième tome (573 pages dactylographiées) devrait paraître un jour, sans que nous ayons d’assurance sur la date de parution.

Deux livres épais, qui ne sont pas non plus en ligne, pourraient également voir le jour :

  • En critique de l'idéologie fasciste (zur Kritik der faschistischen Ideologie) pour lequel un éditeur s'est déclaré intéressé, et qui pourrait donc être un jour publié sans que nous ayons d’assurance sur la date. 516 pages.
  • Prolégomènes à l'esthétique (Über die Besonderheit als Kategorie der Ästhetik) 348 pages, qui devrait paraître à l’automne 2014, selon l’éditeur préssenti.

Au total, 2600 pages dactylographiées semblent avoir trouvé preneur. Restent environ 1400 pages que l’on peut trouver sur le blog.

Tous les textes de Lukacs (et le livre de Lifschitz) publiés sur ce site (dans les "pages") ou accessibles (sur "scribd" par les liens) sont disponibles pour une éventuelle publication, soit dans une revue, soit sous forme de recueils.

On pourrait par exemple imaginer un recueil d'articles sur le fascisme (291 pages), ou un recueil consacré au réalisme critique dans la littérature russe du XIXe siècle. (435 pages) ou un livre sur l'esthétique de Schiller (140 pages).

Il suffit pour cela de prendre contact avec le webmestre qui se fera une joie d'adresser le PdF, puis le fichier Word, à l'éditeur qui serait intéressé, charge à lui d'acheter les droits du texte, et de procéder aux éventuelles corrections typographiques. Le traducteur souhaite seulement qu’on lui indique, pour la publication, une date de principe. Il ne demande aucune rémunération, autre qu'un spécimen du texte publié.

Pour nous contacter, envoyer un message à

amisgeorglukacs@orange.fr

Merci.

 

 

Publié dans Bibliographie

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Parution des actes du colloque Lukacs de Budapest, octobre 2010

Publié le par max92

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=39972

 

TABLE

Présentation

Pierre Rusch                                                                                 7

Ce que l’on peut conserver de Georg Lukács

Ágnes Heller                                                                               11

I.                   LUKÁCS ET L’ÉTHIQUE

Tragédie et Modernité chez  Lukács

Jean-Loup Thébaud                                                                    31

Voyage sans rerour. Le Virage de Lukács et la question éthique

Ottó Hévizi                                                                                 49

De Dostoïevski à Marx – La genèse de l’Éthique

NicolasTertulian                                                                         61

II.                LUKÀCS ET L’ESTHÉTIQUE

Esthétique — Révolution – Esthétique

MihâlyVajda                                                                               81

Lukács : La littérature à la lumière de la théorie critique du réalisme.

Guido Oldrini                                                                             93

Critique de la doxa moderniste. Pertinence contemporaine et limites méthodologiques.

Gabriel Rockhill                                                                        111

La particularité comme catégorie de la localité.

Zsolt Bagi                                                                                 135

III.             LUKÁCS ET LA RAISON DANS L’HISTOIRE

Philosophie de l’histoire et conception du temps. Marx ; Lukács, et nous

Franck Fischbach                                                                      155

En défense de La Destruction de la raison.

Jénos Kelemen                                                                          177

Le statut de la philosophie dans le dernier système de Lukács.

Pierre Rusch                                                                               189                                                                           

IV.            LUKÀCS ET L’ONTOLOGIE

L’Ontologie de l’être social et sa réception.

Jean-Pierre Morbois                                                                  207

Les catégories modales dans l’Ontologie de Georg Lukács – une confrontation avec Nicolai Hartmann et Ernst Bloch

ClaudiusVellay                                                                         227

Être parmi les choses. L’ontologie de Lukács dans une perspective contemporaine.

ÁdámTakács                                                                             243

L-actualite-de-Georg-Lukacs.jpg

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Parution de 1er volume de l'ontologie en Portugais

Publié le par max92

Nos amis brésiliens nous annoncent la parution, chez Boitempo, du premier volume de l'ontologie de l'être social en langue portugaise, regroupant les 4 premiers chapitres, qui restent encore à publier en français, puisque les deux volumes parus chez Delga couvrent la deuxième partie de l'oeuvre :

Para uma ontogia der ser social
Table des matières de la première partie
Introduction
I. Néopositivisme et existentialisme
  1. Le néopositivisme
  2. Digression sur Wittgenstein
  3. L’existentialisme
  4. La philosophie du présent et le besoin religieux
II. L’avancée de Nicolas Hartmann vers une véritable ontologie
  1. Principes structurels de l’ontologie de Hartmann
  2. Pour une critique de l’ontologie de Hartmann
III. Fausse et véritable ontologie de Hegel
  1. La dialectique de Hegel dans le terreau des contradictions
  2. L’ontologie dialectique de Hegel et les déterminations réflexives
IV. Les principes ontologiques fondamentaux de Marx
  1. Questions méthodologiques préalables
  2. Critique de l’économie politique
  3. Historicité et généralité théorique

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Ontologie de l'être social, chapitres Idéel et idéologie, Aliénation

Publié le par max92

Ontologie Ideologie AliénationAprès avoir publié en 2009, les Prolégomènes à l'Ontologie de l'être social, et en 2011, Ontologie de l'être social, le travail, la reproduction, les éditions Delga poursuivent leur travail d'édition de l'oeuvre de Georg Lukacs, avec

Ontologie de l’être social - L’idéologie - L’aliénation

dans une traduction de Jean-Pierre Morbois révisée par Didier Renault.

La parution a eu lieu à l'occasion du salon du livre, porte de Versailles1 place de la Porte de Versailles, 75015 Paris, France, du 16 au 19 mars 2012

Les 4 chapitres le travail, la reproduction, l’idéologie, l’aliénation  constituent la deuxième partie de l'Ontologie de l'être social,  celle consacrée aux problématiques les plus importantes.
La première partie, intitulée La situation actuelle du problème, comporte quant à elle 4 chapitres. Sa parution est prévue en un volume, l'année prochaine, à la même époque :
Table des matières de la première partie
Introduction

I. Néopositivisme et existentialisme
II. L’avancée de Nicolas Hartmann vers une véritable ontologie
III. Fausse et véritable ontologie de Hegel
IV. Les principes ontologiques fondamentaux de Marx

Publié dans Bibliographie

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Nicolas Tertulian - Le dernier Lukács : Pensées prémonitoires.

Publié le par max92

                          Présentation du "testament politique" de Lukács

Cites392009
Lukács avait 86 ans, il était atteint d’une maladie grave : un cancer au poumon, les forces commençaient à le quitter, au point qu’il n’arrivait plus à lire et à corriger le manuscrit de son dernier travail philosophique : Prolégomènes à une ontologie de l’être social, achevé en automne 1970, lorsqu’il a accepté la sollicitation des instances dirigeantes de son Parti à donner son point de vue sur la situation politique en Hongrie et dans les pays du « socialisme réel ». L’enregistrement de son interview n’est devenu public que vingt ans plus tard : c’est seulement en avril 1990 que la revue Tarsadalmi Szemle, organe théorique du parti communiste hongrois, publication qui dans le passé avait vivement attaqué Lukács pour son révisionnisme, a sorti le texte de sa relégation dans les archives du Parti et l’a fait paraître sous le titre « Le Testament politique de Lukács ». Un parti politique aux abois, défait par la marche implacable de l’histoire (le mur de Berlin est tombé en novembre 1989), s’est subitement rappelé les avertissements et les critiques prodiguées à son endroit par un de ses membres les plus anciens, acteur de premier plan de la Commune hongroise de 1919, par ailleurs aussi un philosophe très célèbre, et a cru pouvoir à la dernière heure sauver ses meubles en faisant état d’un programme d’authentique régénération démocratique des sociétés de l’Est avancé par celui que le même Parti avait condamné pendant des décennies à la marginalité et à l’ostracisme. On peut rappeler qu’une situation analogue s’est produite avec un autre manuscrit à caractère politique de Lukács : il s’agit du texte élaboré entre l’été et l’automne de l’année 1968, suite aux événements du « printemps de Prague » (Lukács avait protesté dans une lettre adressée au chef du Parti, János Kadar, contre la participation de la Hongrie à l’invasion soviétique), texte portant le titre « Demokratisierung heute und morgen » (traduit en français en 1989 aux Éditions Messidor sous le titre « Socialisme et démocratisation ») : le texte confié par Lukács à son Parti n’a pas reçu l’imprimatur, jugé dangereux par les instances dirigeantes, il a été gardé au secret dans les archives du Parti,  et c’est seulement vingt ans plus tard, en 1988, qu’il a été édité aux éditions Magvedo Kiado, accompagné cette fois des commentaires élogieux du journal du Parti Nepszabadsag (un article sur une page entière portant le titre « Prophétie attardée ? Le testament de György Lukács »). Les dirigeants d’un Parti qui auparavant n’a pas cessé de traquer Lukács pour ses différentes « hérésies », découvrent subitement (hélas ! il était trop tard) la justesse de ses vues politiques, à commencer avec celles exprimées dans ses fameuses « thèses Blum », le programme du Parti élaboré par Lukács en 1928, préconisant une voie démocratique de passage au socialisme, programme rejeté par l’Internationale Communiste et par Béla Kun comme « droitier » : István Mészáros cite dans son livre Beyond Capital un article publié au printemps 1989 par un des dirigeants du Parti, Resző Nyers, futur Président du Parti rénové, qui affichait sa solidarité avec la ligne politique défendue depuis des décennies par Lukács. Mais le rouleau compresseur des événements a rendu caduques ces tentatives qui à l’évidence arrivaient trop tard, le mal était trop radical pour qu’on puisse contenir la révolte contre le système, les vues prémonitoires de Lukács sur la profondeur de la crise qui frappait les sociétés du « socialisme réel » vont trouver une confirmation qui va dépasser de loin ses pressentiments.
Pour revenir au texte de l’interview accordée par Lukács en janvier 1971, quelques mois avant sa disparition, la sévérité de ses jugements sur les dysfonctionnements structurels des sociétés du « socialisme réel », en particulier la virulence de ses propos sur la crise de la démocratie et la survivance du funeste héritage du « stalinisme », n’ont pas de quoi surprendre chez un philosophe dont le trajet intellectuel a été traversé du combat pour faire vivre l’inspiration originelle du marxisme. Le socialisme n’était concevable pour Lukács qu’en tant qu’aboutissement de la démocratie, un socialisme sans démocratie, plus précisément qui aurait été autre chose que la radicalisation des revendications démocratiques, lui apparaissait comme une perversion irrémédiable de la pensée de Marx. Sollicité par son Parti à donner son point de vue sur la ligne politique suivie par le régime en place, le philosophe fait d’abord entendre sa colère devant le monstre historique édifié dans son pays par le régime stalinien de Mátyás Rákosi. On perçoit dans son réquisitoire l’expérience vécue par un ancien communiste, confronté à une oligarchie du Parti qui a usurpé le programme du socialisme pour instituer une société despotique et totalitaire : le procès Rajk  a été à l’évidence une expérience cruciale, le « testament politique » y insiste à juste titre, car aux yeux de Lukács c’était une expression paroxystique des dérives criminelles du régime stalinien. Il faut se souvenir qu’en 1949-50, objet lui-même d’un procès idéologique pour ses concessions à l’idéologie bourgeoise et minimisation de la portée du « réalisme socialiste » soviétique, procès qui faisait suite précisément à l’« affaire Rajk », il s’est vu traité dans la presse du Parti de « Rajk de la culture », tandis que Fadéev dans la redoutable « Pravda » le dénonçait pour ses collusions avec l’Occident bourgeois. Ce sont des choses qu’on n’oublie pas : Lukács a connu les pratiques du stalinisme du dedans, incrustées dans sa chair, le fait que le régime de Rákosi a condamné à mort László Rajk, dont Lukács ne cesse d’affirmer qu’il était un « rakosiste orthodoxe » (et non un « opposant », comme c’était le cas lors des « procès de Moscou », avec Zinoviev ou Boukharine, procès qu’il qualifie non moins d’« abominations » : cf. « Pensée vécue Mémoires parlées », p.148), lui apparaît comme un exemple-limite de la perversion du régime.
Lukács pourfend dans le « socialisme » de type stalinien la perpétuation des pires traditions du passé : il est remarquable de voir comment il établit dans son « testament politique » une continuité entre les traditions non-démocratiques dans l’histoire sociale de l’Europe (la « voie prussienne », par exemple, opposée à celle issue de la Révolution française) et les pratiques autocratiques des régimes staliniens. Celui qui n’a cessé de déplorer la « faiblesse sociale des mouvements radicaux » dans son pays, la Hongrie, cherche ses points d’appui pour la souhaitée régénération démocratique du socialisme dans la reviviscence des traditions incarnées par les noms de Petöfi, de Ady Endre et de Jószef Attila, et, last but not least, de Béla Bartók, représentants à ses yeux de la démocratie radicale.
L’atrophie, jusqu’à l’anéantissement, des pratiques démocratiques dans les pays du « socialisme réel » est l’objet d’une critique sans ménagements. Le « testament » pointe le surgissement des grèves « sauvages » comme la contrepartie de l’absence d’une vraie démocratie ouvrière (Lukács a saisi la portée du mouvement des ouvriers de Gdansk, qui va mener à la création du premier syndicat indépendant dans les pays de l’Est, Solidarność). Ses avertissements étaient destinés à ouvrir les yeux de la bureaucratie régnante sur les conséquences catastrophiques de ses pratiques. La sympathie qu’il témoigne à la personne de János Kadar ne l’empêche pas de contester vivement l’existence de la démocratie sous son régime. Sans doute, il ne cache pas non plus ses réserves à l’égard de Imre Nagy, mais il n’oublie pas de rappeler qu’il a opposé une catégorique fin de non-recevoir aux injonctions de ses inquisiteurs soviétiques et roumains, qui lui demandaient de se désolidariser du leader de l’insurrection de 1956, lorsqu’ils étaient internés ensemble dans une villa près de Bucarest.
L’auteur de l’Ontologie de l’être social, son grand ouvrage posthume, n’avait donc pas tort de considérer qu’il incarnait un tertium datur entre un communisme sectaire et dogmatique et la social-démocratie : contre les partisans d’un socialisme instauré par les moyens dictatoriaux, pratique commune aux régimes des « démocraties populaires » de type stalinien, il a défendu la voie des « transitions organiques », fondées sur la persuasion et la libre adhésion ; il a été effectivement, comme il s’auto-définissait dans son interview autobiographique, un « communiste d’un type particulier », celui qui affirmait la priorité absolue de la démocratie, en considérant le socialisme comme une simple « possibilité », qui demande un ensemble complexe de conditions, dont la première est le libre choix, pour arriver à se réaliser.

                                                                                          Nicolas Tertulian
Le texte de ce Testament politique est accessible ici :

http://fr.scribd.com/doc/114112734/Georges-Lukacs-Testament-politique

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sur les archives Lukacs.

Publié le par max92

Nous avons reçu de Budapest le message suivant :

À tous ceux qui, au cours des 30 années passées, ont travaillé aux archives Lukács, ont eu besoin de la collaboration des archives dans leur travail, ont soutenu leur activité, ou se sont tout simplement intéressés aux causes défendues par Georg Lukács.

Chers amis, amies, et collègues,

Les archives Lukács ont cessé hier leur activité scientifique et éditoriale.

Après deux années de conflit, les collaborateurs scientifiques des archives (ceux qui restaient encore) ont, dans le cadre formel de la réforme en cours à l’Académie (il s’agit de l’académie hongroise des sciences) été mutés hors des archives et chargés, à la bibliothèque centrale de l’Académie des Sciences, à laquelle les archives sont subordonnées à compter du 1er janvier 2012, de tâches ordinaires de bibliothécaires, avec comme justification qu’il n’y a pas de place, à la bibliothèque centrale de l’Académie des Sciences, pour un travail scientifique.

Vous pouvez toutefois, si vous avez des questions ou des demandes à caractère philologique ou textuel, continuer à vous adresser à notre collègue Maria Székely, qui y répondra comme par le passé avec compétence et serviabilité.

Budapest, le 22 décembre 2011

Les collaborateurs des Archives Lukács, qui vous font, par la présente, leurs adieux.

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Nicolas Tertulian : Prélude à l’Ontologie

Publié le par max92

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Le texte inclut des extraits d’une conférence donnée à la Société française de Philosophie le 26 mai 1984 sous le titre  : L’Ontologie de Georges Lukacs (cf.Bulletin de la Société française de Philosophie, 78e Année, No. 4, pp. 129-158) et d’un article paru sous le titre La pensée du dernier Lukacsdans la revue Critique (n° 517-518, juin-juillet 1991, pp. 594-616).

Première partie de la préface à l'Ontologie de l'être social.

Dans une lettre datée du 10 mai 1960, Georg Lukács annonçait à son ami Ernst Fischer, l’achèvement de l’Esthétique (en fait la première partie d’un ensemble qui devrait en comporter trois) et son intention de commencer sans retard l’élaboration de l’Éthique. Lettre importante, du fait qu’elle situe avec assez de précision le moment où le philosophe entame la préparation de son dernier grand ouvrage, mais aussi du fait qu’elle contient un aveu intéressant sur la genèse de sa création. Lukács s’y révèle non pas comme une simple machine spéculative, génératrice d’abstractions sur les espaces quasi infinis d’œuvres gigantesques, mais comme un être qui « vit ses idées ».

Dans les mois et les années qui suivirent cette lettre, mois d’intense réflexion, il arriva à la conclusion que l’Éthique devait être précédée d’une Introduction, où seraient examinées les composantes fondamentales et la structure de la vie sociale. L’envergure de la tâche, que se proposait de mener à bonne fin le philosophe âgé alors de 75 ans, ne tenait pas compte des limites de l’existence humaine. L’Éthique est restée à la phase de projet ; seule l’«Introduction», qui allait absorber les dix dernières années de sa vie, fut réalisée sous le titre « l’Ontologie de l’être social » (Zur Ontologie des gesellschaftlichen Seins). Mais Lukács n’eut pas le temps de donner l’imprimatur de la publication intégrale de son dernier grand ouvrage philosophique, qui, à sa mort, intervenue en juin 1971, resta en manuscrit.

On peut se demander si le volumineux manuscrit de plus de 2000 pages (y compris les Prolégomènes, écrits un an avant sa mort), se présente comme un gigantesque torso, première version qui attendait encore un profond travail de remaniement et d’affinement (« Le travail avance très lentement. Je suis assez mécontent du manuscrit », écrivait-il le 5 août 1970 à son éditeur ouest-allemand, Frank Benseler [2]), ou si nous nous trouvons au contraire devant un ouvrage plus ou moins accompli, vrai terminus ad quem d’un itinéraire intellectuel exceptionnellement long. Mais indépendamment des conjectures qu’on peut formuler sur les intentions finales de l’auteur, la lecture du texte qui est devenu l’opus postumum de Georg Lukács, en atteste pleinement l’importance.

L’initiative lukácsienne de jeter les bases d’une ontologie de l’être social n’est pas une entreprise si isolée ou insolite que pourrait le laisser croire le titre de son ouvrage. Georg Simmel, le premier maître à penser du jeune Lukács avait déjà lancé dans sa Sociologie, la question décisive qui hante la pensée de l’auteur de l’Ontologie de l’être social : « Comment la société est-elle possible ? » (« Wie ist Gesellschaft möglich ? »). Enfin les travaux beaucoup plus récents de Jürgen Habermas, depuis ses contributions à une « reconstruction du matérialisme historique » jusqu’à ses recherches sur l’action communicationnelle, s’inscrivent elles aussi dans la même direction. Mais il nous semble que l’originalité de la dernière synthèse philosophique de Lukács doit être cherchée ailleurs, dans une autre perspective historique.

Avant d’indiquer la place qu’occupe cet ouvrage dans la biographie intellectuelle de l’auteur lui-même, nous serions tentés d’identifier une de ses sources importantes, sinon la plus importante, dans un mouvement de pensée extrêmement puissant, dont on peut dire aujourd’hui qu’il a bouleversé le paysage philosophique allemand et international à partir des années 20 de notre siècle. La résurrection de l’ontologie en tant que discipline philosophique fondamentale, après les décennies de pensée néo-kantienne, est, en effet, liée à deux grands noms, auxquels l’avenir réservait, certes, des audiences très diverses, mais qui ont marqué chacun à sa manière la pensée philosophique contemporaine : Nicolai Hartmann et Martin Heidegger.

Ceux qui connaissent la trajectoire philosophique de Lukács ont découvert avec surprise la profonde solidarité intellectuelle qui lie sa pensée dans la dernière période de sa vie à la philosophie ontologique de Nicolai Hartmann. Il est vrai que l’effort considérable déployé par ce dernier, à travers une œuvre d’une grande richesse, pour déplacer le centre de la problématique philosophique de l’épistémologie vers l’ontologie, pour interroger avant tout la ratio essendi des choses, en subordonnant la ratio cognoscendià celle-ci, et pour réactualiser ainsi une grande tradition métaphysique, qui va d’Aristote à travers l’ontologie médiévale jusqu’à Kant et à la Logique de Hegel, n’a pas eu les suites escomptées. Si l’on en juge d’après le silence, de plus en plus lourd, qui a entouré l’œuvre de Hartmann dans les décennies qui ont suivi sa mort (1950), on peut même croire que sa tentative pour rétablir l’ontologie dans ses droits, s’est soldée par un échec. La prééminence de l’existentialisme et du néo-positivisme sur la scène de la philosophie contemporaine en fournissent la preuve.

La situation de Martin Heidegger est, bien sûr, tout à fait différente, car l’influence et l’audience de sa pensée n’ont cessé de s’accroître. Mais il faut reconnaître qu’après la fameuse Kehre (après la conversion, dans la période postérieure à Sein und Zeit), après que l’auteur lui-même eut renoncé au concept d’« ontologie fondamentale », le jugeant encore trop enraciné dans la tradition métaphysique de la philosophie, et surtout après qu’il eut entrepris dans de nombreux écrits la « déconstruction » (ou, plus précisément, la destruction) de cette tradition ontologique, on a commencé à oublier combien la résurrection de l’ontologie dans la philosophie contemporaine est liée à l’impulsion décisive de la pensée du premier Heidegger : les affinités profondes qui la liaient sur ce plan, malgré leurs grandes différences, voire leur opposition, avec la pensée de Nicolai Hartmann, nous semblent évidentes. C’est surtout maintenant, grâce à la publication dans la séries des œuvres complètes des cours de la période 1919-1930, entre autres, par exemple : Ontologie der Faktizität (1923), Prolegomena zur Geschichte des Zeitbegriffs (le cours donné à Marbourg en 1925), Die Grundprobleme der Phänomenologie (cours de 1927, toujours à Marbourg), Metaphysische Anfangsgründe der Logik (cours de 1927, à Marbourg), sans oublier le dernier de cette série : Die Grundbegriffe der Metaphysik. Welt, Endlichkeit, Einsamkeit (cours de 1929-30, à Fribourg) que le poids de cet aspect éminemment ontologique de la pensée de Heidegger peut être mesuré à sa juste valeur.

Le rapprochement Heidegger-Lukács ne doit pas sembler hasardeux, si on se rappelle les spéculations réitérées auxquelles ont donné lieu les similitudes de problématique entre la critique de la réification dans l’ouvrage de jeunesse de Lukács, Histoire et conscience de classe (Geschichte und Klassenbewußtsein) (1923) et l’analyse heideggérienne de la tension entre l’existence inauthentique et l’existence authentique de l’être-là, développée dans Sein und Zeit. Si l’attitude de Lukács à l’égard de Heidegger reste très critique dans l’Ontologie, il ne faut pas en effet oublier qu’en tant qu’Ontologie de l’être social, l’ouvrage de Lukács constitue, dans sa partie la plus intéressante, une philosophie du sujet, en accordant une place importante à l’analyse de ce qu’on pourrait appeler les niveaux phénoménologiques de la subjectivité : les actes d’objectivation, d’extériorisation, de réification et d’aliénation ou désaliénation du sujet. Cette problématique rappelle inévitablement les analyses heideggériennes de la structure ontologique du Dasein, spécifiques à la période de Sein und Zeit (bien que des différences fondamentales, séparant les deux penseurs, soient évidentes), tandis que, dans l’œuvre de Nicolai Hartmann, si nous ne nous trompons pas, le concept d’aliénation n’est même pas évoqué en tant que tel. Les sources de ces concepts lukácsiens se trouvent bien sûr dans les écrits de Hegel et de Marx (Lukács a consacré au concept d’aliénation chez Hegel, le paragraphe final de son important livre sur Le jeune Hegel), et non dans Heidegger, mais on peut rappeler en passant la présence des concepts de chosification (Versachlichung) et de réification (Verdinglichung) dans la Philosophie de l’argent de Georg Simmel (livre qui a beaucoup marqué le premier Lukács) et celui de Verdinglichung dans l’étude de Husserl, Philosophie als strenge Wissenschaft (parue dans la revue Logos en 1910-1911, la même année que l’essai de Lukács sur la Métaphysique de la tragédie), deux auteurs qui ont beaucoup influencé le premier Heidegger.

Quatre décennies après l’apparition de l’étude fondamentale de Nicolai Hartmann Comment une ontologie critique est, somme toute, possible ?(1923) et après la publication de Sein und Zeit (1927) de Heidegger, Lukács reprend, dans son Ontologie de l’être social (dont la rédaction proprement dite commence en 1964), avec des instruments intellectuels bien différents, le programme de ces deux penseurs qui visaient à reconstruire l’ontologie en tant que discipline fondamentale de la réflexion philosophique. S’il s’agissait de situer le lieu géométrique idéal de l’ontologie de Lukács par rapports à ses deux prédécesseurs, on pourrait dire, en une formule extrêmement sommaire et approximative, qu’il s’est proposé d’élaborer une « analytique de l’être-là » (le Dasein heideggérien étant conçu cette fois-ci, dans l’esprit de Marx, comme un être par définition social), avec des catégories et des concepts beaucoup plus proches de l’ontologie réaliste de Nicolai Hartmann.

Lukács était persuadé à la fin de sa vie que c’était dans son Ontologie qu’il avait donné une expression essentielle et définitive à sa pensée (même si, on l’a vu, il n’était pas tout à fait satisfait de son manuscrit. « L’Ontologie est une science philosophique encore trop jeune. Je n’ai pas réussi à y exprimer mes idées comme je l’ai fait dans l’Esthétique... » - nous confiait-il lors d’une de nos dernières rencontres, en mars 1971). Il avait l’habitude de dire que c’est le privilège de quelques génies de la philosophie, tels Aristote ou Marx, d’avoir clarifié, très tôt, à vingt ans, l’essentiel de leur pensée novatrice ; pour les autres, pour le commun des mortels, il peut arriver, comme c’était, disait-il non sans humour, son cas, que c’est seulement vers 80 ans, qu’ils réussissent à éclaircir l’essentiel de leur philosophie.

L’itinéraire intellectuel de Lukács a en effet connu tant d’avatars et de conversions spectaculaires, depuis le néo-kantisme et la Lebensphilosophie de ses premiers écrits (outre Georg Simmel et Max Weber, il a compté parmi ses amis plus âgés Emil Lask, le moins orthodoxe des néo-kantiens de la Südwestdeutsche Schule, qui a beaucoup influencé Heidegger), en passant par le marxisme fortement hégélianisé, manifeste dans son livre Histoire et conscience de classe, jusqu’au marxisme rigoureux de sa période de maturité (période qui commence au début des années trente), qu’on peut se demander sous quel angle il faut éclairer son Ontologie de l’être social pour y déceler le dénouement d’un si laborieux itinéraire.

Cet ouvrage de Lukács était attendu pour des raisons qui ne sont pas toutes philosophiques. Le destin intellectuel du penseur a été fortement marqué par son engagement, de plus de 50 ans, dans le mouvement communiste (il est devenu membre du Parti communiste hongrois en décembre 1918, il l’est resté jusqu’à la fin de sa vie, avec une suspension de 11 ans, après les événements d’octobre 1956, pendant lesquels il se trouvait du côté des insurgés en tant que ministre du gouvernement Imre Nagy). En tant que conclusion d’un long cheminement, l’Ontologie devrait permettre de décider enfin si la pensée de Lukács avait effectivement subi, après l’abandon de certaines positions de son livre, longtemps le plus fameux, Histoire et conscience de classe, et après la traversée de la période stalinienne, une involution comparable à un sacrifizio dell’intelletto (ainsi que l’affirmait Adorno, ainsi que l’avait affirmé avant lui, mais avec beaucoup plus de nuances, Maurice Merleau-Ponty dans les Aventures de la dialectique) ; ou si, au contraire, en mûrissant, elle est arrivée à fournir une vraie théorie universelle des catégories de l’existence, capable de prémunir la conscience contre toute forme d’aliénation; si, enfin, le philosophe est arrivé, grâce notamment à la formulation d’un concept bien articulé de la vraie humanitas de l’homo humanus, (de ce que lui-même appelle la Gattungsmäßigkeit-für-sich - la spécificité du genre humain-pour-soi, et qui constitue le point d’orgue de son Ontologie) à prendre effectivement de la hauteur et à dissiper la méfiance qui l’avait si longtemps entouré.



[1] 

[2] La lettre est encore inédite, nous avons pu la consulter aux Archives-Lukacs de Budapest.

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Nicolas Tertulian : La Structure de l’Ontologie

Publié le par max92

Deuxième partie de la préface à l'Ontologie de l'être social

La publication intégrale, dans la version originale, de l’Ontologie de l’être social a eu lieu à un moment qui semblait peu favorable à une réception adéquate. Édités en 1984 et 1986 par Luchterhand, en Allemagne Fédérale, les deux volumes de cette œuvre ont vu le jour à une distance de 13 et 15 ans après la disparition de l'auteur : il s'agit donc bel et bien d'un opus postumum. Le paradoxe fait qu'au moment où « l'effondrement du marxisme » était présenté par la plupart des médias comme une évidence, l'Ontologie de Lukács surgit comme la plus ambitieuse et la plus importante reconstruction philosophique de la pensée de Marx qu'on ait pu enregistrer ces dernières décennies. L’ouvrage est divisé en deux parties, la première à caractère plutôt historique (les chapitres sur le néopositivisme et l’existentialisme, sur Nicolai Hartmann, sur Hegel et sur Marx, appartiennent à cette partie), la seconde à caractère prépondérant théorique, incluant les chapitres sur le travail, la reproduction, l’idéologie et l’aliénation. La traduction française est inaugurée par le volume présent, qui inclut les deux premiers chapitres de la seconde partie de l’ouvrage, consacrés au Travail et à la Reproduction. Le volume suivant va présenter la traduction des chapitres sur l’Idéologie et l’Aliénation (sa parution est prévue pour le mois de mars 2012) et un troisième tome va inclure la partie historique. Il faut rappeler que la traduction des Prolégomènes à l’Ontologie de l’être social, dernier texte rédigé par l’auteur en guise d’introduction à son ouvrage, est sortie aux éditions Delga en 2009.

Aboutissement d'une trajectoire extrêmement longue ‒ le premier livre de l'auteur, Entwicklungsgeschichte des modernen Dramas, était terminé dans une première version en 1908 et la dernière touche à l'Ontologie a été apportée en 1970, année de la rédaction des Prolégomènes ‒ cette œuvre de Lukács apporte incontestablement quelques nouveautés dans le paysage de sa pensée. Le philosophe y entame, pour la première fois dans un ouvrage systématique, la critique du néo-positivisme, par exemple de certains écrits de Carnap, ou du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein. Le néopositivisme lui apparaît comme la caution philosophique du règne de la manipulation. On peut même affirmer que le tournant vers l'ontologie est chez lui une réaction énergique contre une certaine hégémonie du néopositivisme sur la scène philosophique : devant les tentatives d'une homogénéisation de plus en plus marquée de la vie sociale, soumise aux impératifs du calcul et de la quantification, l'Ontologie de l'être social doit faire valoir l'hétérogénéité et la différenciation extrêmes du tissu social, en opposant une fin de non-recevoir à la mainmise sur les individus et à la manipulation. Heidegger et Lukács se rencontrent dans leur refus de la cybernétisation de l'existence, ainsi que dans leurs mises en garde contre l'emprise de la manipulation génétique de la vie humaine, mais les solutions qu'ils proposent sont, ainsi qu'on pouvait s'attendre, à l'opposé l’une de l'autre. L'ontologie heideggérienne est en fait la cible des critiques de Lukács. Tout en gardant l'essentiel des objections de principes formulées dans son ouvrage antérieur, Die Zerstörung der Vernunft (La Destruction de la Raison), il dénonce dans l'Ontologie la carence de l'analytique du Dasein sur le terrain éthique. En analysant, par exemple, la fameuse dualité heideggérienne entre l'existence inauthentique et l'existence authentique, thème central de sa propre réflexion aussi, Lukács remarque l'absence de contenu éthique positif des catégories comme das Gewissen (la conscience) ou die Entschlossenheit (la résolution), et l'abstraction sur laquelle débouche la transcendance du Dasein. à la profondeur énigmatique de l'Être heideggérien, véritable pendant du silence exigé par Wittgenstein devant les grands problèmes de l'existence (l'expression hégélienne « leere Tiefe » (profondeur vide) figure en exergue au chapitre sur le néopositivisme et l'existentialisme), il oppose une image richement articulée de l'être, fondée sur le principe hartmannien de la stratification progressive des niveaux d'existence. Mais le véritable principium movens de l'Ontologie de l'être social doit être cherché ailleurs.

Lukács était parfaitement conscient de l'extraordinaire appauvrissement subi par la pensée marxiste durant l'époque stalinienne. à ses yeux, le stalinisme était non seulement une période de « profonde inhumanité » et de crimes, mais aussi un ensemble de vues théoriques qui ont perverti la pensée de Marx dans sa substance même. L'Ontologie de l'être social représente un gigantesque effort de réexaminer pas à pas des catégories fondamentales de la pensée de Marx afin de redonner au marxisme sa densité et sa substantialité. Ouvrage de synthèse, conçu dans les années soixante, l'Ontologie devait faire aussi le point sur les débats qui avaient agité la pensée marxiste des dernières décennies. La glorification de son ouvrage de jeunesse Geschichte und Klassenbewußtsein (Histoire et conscience de classe) et la mise en cause de son œuvre tardive étaient devenues monnaie courante dans certains milieux intellectuels. L'Ontologie lui donnait l'occasion de fournir des éclaircissements sur les problèmes fondamentaux du marxisme et le bien-fondé de sa propre évolution.

Prenons comme exemple le concept de nécessité en histoire, qui nous semble un des points de départ de sa pensée ontologique. Dans ses conversations avec Istvan Eörsi et Erzsébet Vezer au sujet de son autobiographie, Gelebtes Denken,(Pensée vécue) Lukács affirme à un certain moment que les origines de l'interprétation logicisante et nécessitariste de l'histoire, qui a eu cours pendant la période stalinienne, mais aussi auparavant, à l'époque de la Seconde Internationale, remontaient à Friedrich Engels. Ainsi qu'il l'avait déjà fait à plusieurs reprises dans l'Ontologie, il n'hésite pas à mettre en cause le compagnon de Marx afin de distinguer la pensée authentiquement ontologique de l'auteur du Capital, de l'interprétation encore trop imprégnée de logicisme hégélien, selon lui, qu'en donnait Engels. L'intérêt de ce passage réside évidemment dans le fait que sur le plan strictement philosophique, Engels est d'une certaine façon tenu responsable de la déformation stalinienne du marxisme : «Une chose est à mon avis essentielle ‒ et sans cette déformation le stalinisme n'aurait pas été possible : Engels et, à sa suite, quelques sociaux-démocrates ont adopté ce point de vue de la nécessité logique à propos de l'influence de la société, à la différence de Marx, qui, lui, parle d'un rapport social réel. Marx dit en effet toujours que x membres d'une société donnée réagissent de x manières vis-à-vis d'un système de travail donné et que ce sont ces x réactions qui se retrouvent synthétisées dans le processus propre à cette société. On ne peut donc plus, de ce fait, parler de nécessité au sens ou deux fois deux font quatre. [1]

Lukács identifie chez Engels une certaine distorsion du rapport entre l'universel et le particulier, ou plus précisément entre la nécessité et la contingence. La sous-estimation du poids des contingences et le crédit excessif accordé à la force coercitive de la nécessité, qui régirait l'histoire comme une force impersonnelle, lui semblaient des réminiscences hégéliennes.

La critique adressée par Nicolai Hartmann à la philosophie hégélienne qui, selon lui, privilégiait indûment le rôle de l'universel logique et minimisait le poids des individus et de leurs actions singulières, a trouvé un écho chez Lukács : les reproches qu'il fait à Engels s'accordent sur ce point avec les objections de Hartmann à Hegel.

Dans l'introduction à son livre Möglichkeit und Wirklichkeit, Nicolai Hartmann écrit à propos de la philosophie hégélienne de l'histoire « qu'elle fait valoir comme historiquement "réel" (geschichtlich-« wirklich ») seulement ce qui est réalisation de "l'idée" (« eines substantiell wirkenden geistigen Prinzip » d'un principe spirituel agissant d'une façon substantielle ) », tandis que la grande masse des hommes, des événements, des destins reste "irréelle" (« unwirklich ») et rejoint le tas de décombres de l'histoire (« zum Schutt der Geschichte zurückfällt ») : « Das Metaphysisch-Gewaltsame des teleologischen Wirklichkeitsbegriffes leuchtet vielleicht nirgends erschreckender ein als an dieser späten Überspitzung» [2] (Jamais la violence métaphysique du concept téléologique de la réalité n'apparaît plus effroyable que dans cette exagération tardive).

Nicolai Hartmann a insisté dans ses travaux sur le fait que la nécessité est une catégorie modale subordonnée à la réalité (à l’« effectivité ») et aux déterminations inscrites dans les phénomènes. Lukács reprend les analyses de Hartmann en mettant l'accent sur le caractère relatif et conditionné de la nécessité : si dans un contexte déterminé un certain nombre de conditions sont réunies, alors l'effet qui en découle a un caractère nécessaire et irréversible. Lukács parle par conséquent d'une Wenn-dann-Notwendigkeit (une nécessité du si-alors). Loin d'avoir un caractère tout-puissant et transcendant, la nécessité apparaît toujours en fonction des déterminations du réel et exprime les connexions qui en découlent ; en changeant les prémisses (qui peuvent surgir d'une manière imprévue et « contingente » par rapport au contexte donné), on change aussi le cours des phénomènes. La rationalité des événements ne peut être établie que post festum, et toute tentative de les couler dans des moules préétablies (à partir d'une grille apriorique de rationalité) ne peut qu'être sanctionnée par un échec.

Dans le chapitre de l'Ontologie consacré à Marx, il fait grief à Engels d'avoir mal résolu le dilemme « historisch oder logisch », formulé à propos de la conception marxienne de l'histoire. Engels avait affirmé en s'occupant de la Critique de l'économie politique de Marx que la compréhension de l'histoire exige comme seule méthode adéquate « die logische Behandlungsweise » (la modalité logique d'interprétation) : « Diese ist in der Tat nichts anders als die historische, nur entkleidet der historischen Form und der störenden Zufälligkeiten. » (Celle-ci n'est autre chose que la méthode historique, mais dépouillée de la forme historique et des contingences perturbatrices). « Geschichte entkleidet der historischen Form ! »(L’histoire dépouillée de la forme historique !)- s'exclame ironiquement Lukács, et il ajoute : « Darin steckt vor allem der Rückgriff von Engels auf Hegel ». [3] (Ici se cache avant tout le recours d’Engels à Hegel).

Cet exemple permet de comprendre la tendance profonde de l'Ontologie de Lukács. Son but est de mettre en cause deux déformations symétriques de la pensée de Marx, qui ont contribué à entamer ou ruiner sa crédibilité. Le déterminisme univoque, qui absolutise la puissance du facteur économique, en enlevant leur efficacité aux autres complexes de la vie sociale, est condamné avec une non moindre vigueur que l'interprétation téléologique, qui fétichise la nécessité en considérant chaque formation sociale ou chaque action historique comme des étapes dans la marche vers la réalisation d'un but immanent ou transcendant. C'est l'épithète «perturbatrices», appliquée aux contingences, qui a fait réagir Lukács, car elle lui rappelait une certaine tendance hégélienne de privilégier la catégorie de la nécessité. (« das wahre Denken ein Denken der Notwendigkeit ist » ‒ la pensée vraie est une pensée de la nécessité ‒, avait écrit Hegel, dans une addition au paragraphe 119 de son Encyclopédie.)

Sollicité en 1967 de collaborer à un volume d'hommage à Wolfgang Abendroth, Lukács s'est décidé à publier pour la première fois un fragment de son Ontologie (le texte a été imprimé avant sa sortie en volume par la revue Forum de Vienne). Il est significatif qu'il ait choisi les pages du chapitre consacré à Marx où il est question du rationalisme outrancier dans l'interprétation de l'histoire. En occultant la diversité et l'hétérogénéité des composantes du processus historique, ainsi que le poids des catégories de possibilité et de contingence, ce rationalisme en arrivait à sacrifier à une vision rectiligne et monolithique l'inégalité du développement des différents complexes. Le stalinisme était directement visé, car Lukács soulignait avec force, en s'appuyant sur Lénine, le caractère, par définition, non-classique du développement du socialisme en Union Soviétique, (la canonisation du modèle soviétique était un des piliers du stalinisme). En appelant plus tard, dans ses conversations avec Eörsi et Vezér, le stalinisme un « hyper-rationalisme » (en 1956, il avait parlé d'un « idéalisme volontariste »), il ne faisait que dénoncer la même tendance de violenter l'histoire en substituant des schémas réducteurs, à caractère déterministe ou téléologique, à la rationalité extrêmement différenciée et complexe du processus historique.

Le tournant vers l'ontologie s'était donc produit chez Lukács sur le fond d'une double réaction. Devant la tendance du néopositivisme à réduire la réalité à son appréhension cognitive, à ce qui est en elle mesurable et réductible à des termes logiques, et à évacuer les problèmes ontologiques comme appartenant à la sphère de la « métaphysique », il entendait rétablir en ses droits l'autonomie ontologique du réel, sa totalité intensive et son irréductibilité à la pure manipulation. L’hégémonie du néopositivisme était illustrée par l'affirmation provocatrice selon laquelle le rôle joué aujourd'hui par la pensée de Carnap est comparable à celui de la pensée de Thomas d'Aquin au Haut Moyen Age. [4] D'autre part, la tendance du marxisme dogmatique à privilégier la catégorie de nécessité, en hypertrophiant son rôle dans l'histoire, a engagé Lukács à scruter en profondeur les rapports entre les catégories modales (possibilité, nécessité, contingence) et l'a déterminé à réexaminer de façon critique les fondements mêmes de la pensée de Marx. Il ne faut pas oublier que l'Ontologie de l'être social est née sur le fond d'un vaste chantier de recherches. Après plusieurs années d'investigations consacrées aux problèmes d'éthique (le volume publié par les Archives-Lukács, Versuche zu einer Ethik, en apporte la preuve), il s'était rendu compte que la spécificité de l'activité éthique ne se laisse pas établir en dehors d'une réflexion d'ensemble, à caractère contrapunctique, sur les principales composantes de la vie sociale (économie, politique, droit, religion, art, philosophie): l'Ontologie de l'être social représente la concrétisation de ce vaste programme totalisant, destiné à préparer l'Éthique.

Un des buts de l'Ontologie de l'être social était justement, nous l'avons vu, de dissiper le préjugé très répandu qui identifiait la pensée de Marx à une simple variante matérialiste de la philosophie hégélienne de l'histoire, variante qui serait née d'une conversion de l'automouvement de l'Idée logique en un automouvement à caractère également finaliste, des rapports de production.

La définition hartmannienne des catégories comme étant des « principes de l'être» (Seinsprinzipien), et non des « essences logiques » (logische Wesenheiten), définition qui frappait le téléologisme à sa racine, a pu paraître à Lukács en parfaite convergence avec la caractérisation proposée autrefois par Marx : « Daseinsformen, Existenzbestimmungen » ‒ formes de l'être, déterminations de l'existence. Il s'est trouvé ainsi en consensus avec la critique de Hartmann contre la réduction kantienne des catégories à des simples «déterminations de l'entendement» (Verstandesbestimmungen), dont le corollaire était la primauté de la théorie de la connaissance dans la problématique philosophique, et surtout avec le désaveu énergique infligé par Hartmann aux néo-kantiens, qui avaient décrété, par un véritable coup de force philosophique, la suppression de la chose en soi.

La coïncidence des deux démarches est presque parfaite en ce qui concerne l'analyse du rapport entre téléologie et causalité. Ce couple catégoriel est pour Lukács la clef de voûte d'une juste compréhension de la vie sociale. Dans son livre Le jeune Hegel, il avait souligné la nouveauté du point de vue de Hegel par rapport à celui de Hobbes et de Spinoza ; en découvrant le rôle du travail dans la genèse de la vie sociale, Hegel aurait fait valoir l'irréductibilité de l'activité finaliste au simple enchaînement spontané des causes efficientes. Lukács allait donc se retrouver dans un paysage familier en lisant les analyses de Nicolai Hartmann qui soulignait avec vigueur l'hétérogénéité qualitative entre le nexus final et le nexuscausal, ainsi que la dépendance nécessaire du premier par rapport au second [5]. La position téléologique (die teleologische Setzung) ne peut émerger qu'un utilisant les chaînes causales, car la causalité préexiste nécessairement à l'activité finaliste (Hartmann parle du nexus final comme d'une « Überformung der Kausalität », comme surformation des chaînes causales) : les chaînes causales sont, dans l'immanence de la réalité, infinies, tandis que la conscience instituante se meut toujours dans des horizons délimités. Lukács voit dans la tension dialectique entre téléologie et causalité, entre les représentations de la conscience qui fixe ses buts et la réalité incontournable des chaînes causales, le principium movens de l'acte du travail.

En identifiant dans la « position téléologique » la cellule génératrice (l'Urphänomen, le phénomène originaire) de la vie sociale et dans la prolifération des « positions téléologiques » le contenu dynamique de cette vie, Lukács rend impossible la confusion entre la vie de la nature et la vie de la société : la causalité spontanée, par définition non-téléologique, domine la première, tandis que la deuxième est constituée par les actes finalistes des individus. Mais la connexion indissoluble entre finalisme et causalité lui permet de démontrer aussi bien le caractère irréductible du monde des valeurs, produits de la conscience instituante (les buts ne sont jamais des épiphénomènes de la causalité naturelle), que leur enracinement nécessaire dans le réseau des chaînes causales, objectives et subjectives. Son ontologie de l'être social a donc pour fondement une théorie dialectique de la genèse des valeurs.

L'effort de rendre justice à la spécificité de chaque type de position téléologique, en prenant en compte aussi bien leur interaction nécessaire que la loi interne de chacune, mène à des résultats importants. La société est définie comme un « complexe de complexes ». En soulignant l'hétérogénéité de chaque complexe par rapport à l'autre, y compris de ceux qui sont le plus intimement liés (par exemple le droit et l'économie), et en faisant valoir la logique irréductible de chacun, Lukács arrive à battre en brèche la conception rectiligne et monolithique du progrès historique.

C'est l'inégalité dans le développement des différents complexes sociaux, esquissée par Marx dans un texte fameux, qui le préoccupe essentiellement : il ne cesse de rappeler, par exemple, que la logique du droit et la logique de l'économie sont loin d'être parfaitement congruentes, car les rapports juridiques sont le résultat d'une option relativement autonome, qui n'est jamais un simple épiphénomène des rapports économiques ; ou encore que progrès économique et progrès moral sont loin de coïncider, car la logique du développement économique et l'auto-affirmation de la personnalité humaine sont parfois asymétriques, ayant chacune sa trajectoire propre et sa légalité irréductible (ce qui n'exclut pas les connexions en profondeur, car un projet éthique qui ferait abstraction de l'état des rapports de propriété est difficilement concevable).

La discrimination entre les différents types de position téléologique est fondée, en dernière instance, sur la distinction entre les actions exercées sous les impératifs de la contrainte (économique avant tout) et celles qui bénéficient d'un plus large espace de choix et de libre décision. Nous arrivons ainsi à un point crucial de la démonstration lukácsienne : la façon dont l'auteur de l'Ontologie de l'être social conçoit le rapport entre téléologie et causalité dans l'immanence de la vie sociale. La thèse fondamentale est que les processus sociaux sont déclenchés exclusivement par les actes téléologiques des individus, mais que la totalisation de ces actes dans une résultante aurait un caractère éminemment causal, dépourvu de finalisme. Cette thèse a pu paraître si paradoxale ou si difficile à accepter que les premiers lecteurs du manuscrit de l'Ontologie de l'être social (F. Feher, Agnes Heller, G. Markus, M. Vajda) en ont tiré la conclusion que deux ontologies divergentes et incompatibles l'une avec l'autre coexistaient dans le texte de Lukács : une dominée par le concept de nécessité, encore tributaire du marxisme traditionnel, et une autre dont le centre de gravité serait l'auto-émancipation de l'homme, donc à caractère finaliste (la formulation nous appartient, mais elle essaie de dégager l'essentiel de leurs objections). [6]

Pour comprendre le raisonnement de Lukács, il faut se rappeler sa thèse philosophique principale, qu'il partage d'ailleurs avec Nicolai Hartmann : les positions téléologiques des individus n'arrivent jamais à exercer un empire absolu, dans la mesure où elles n'existent que par la mise en mouvement des chaînes causales : le résultat des actions de chaque individu n'est jamais totalement coextensif à ses intentions, car le résultat de l'action de chaque sujet interfère avec le résultat des actions des autres ; la résultante finale échappe par définition aux intentions des différents sujets particuliers. Le processus social dans sa totalité apparaît comme le résultat de l'interaction des multiples chaînes causales, mises en mouvement par les différents acteurs sociaux : la résultante dépasse donc nécessairement les intentions individuelles, elle a, selon, Lukács, un caractère causal et non téléologique.

Sous le signe de cette thèse générale, il peut distinguer entre les actions déclenchées chez les individus par les impératifs de la reproduction économique, actions caractérisées par une sorte d'urgence vitale et exécutées « sous peine de naufrage », et les actions développées dans des zones plus éloignées de l'activité économiques immédiate, ou le « coefficient d'incertitude » (Unsicherheitskoeffizient) sur leur issue est plus grand. Mais le développement des aptitudes et des qualités requises par les impératifs de la croissance économique (le développement des forces productives) ne signifie pas nécessairement le développement harmonieux de la personnalité. C'est dans ce sens qu'il peut faire à un certain moment, dans les Prolégomènes, une comparaison hasardeuse, entre le niveau moral d'une sténodactylographe moyenne d'aujourd'hui et celui d'Antigone ou d'Andromaque : la première lui semble posséder sans doute plus de possibilités, quantitativement parlant, mais sous le rapport moral la différence de niveau entre l'héroïne antique et cette figure standard de la « société de masse » s’avère très grande. [7]

La partie la plus intéressante de l'Ontologie de l'être social, nous l’avons souligné, est consacrée à ce qu'on pourrait appeler une phénoménologie de la subjectivité. Les distinctions entre objectivation (Vergegenständlichung) et extériorisation (Entäußerung), entre réification « innocente » et réification aliénante, entre la multiplication des qualités ou des aptitudes et leur synthèse dans l'harmonie de la personnalité morale, entre le genre humain en-soi et le genre humain pour-soi, appartiennent à ce chapitre. L'aliénation est définie comme étant justement la contradiction entre le développement des qualités et le développement de la personnalité. En prolongeant les analyses hégéliennes du chapitre sur « la conscience malheureuse » dans la Phénoménologie de l'esprit, ou la distinction de Hegel entre l'esprit objectif et l'esprit absolu, Lukács peut montrer combien est complexe et laborieux le chemin vers une authentique désaliénation. Si à ses yeux la plupart des objectivations de l'espèce humaine (les institutions politiques, juridiques, religieuses, etc.) sont nées pour assurer le fonctionnement du genre humain en-soi, les grandes actions morales, le grand art et la vraie philosophie incarnent dans l'histoire les aspirations du genre humain pour-soi. Les meilleures pages de l'Ontologie de l'être social sont peut-être celles qui analysent la tension entre ces aspirations irrépressibles vers une authentique humanitas de l'homo humanus et le puissant échafaudage de mécanismes économiques, d'institutions et de normes qui assurent la reproduction du statu quo social.

Une continuité profonde existe, de toute évidence, entre Le jeune Hegel et l’Ontologie de l'être social : les analyses consacrées dans le premier ouvrage aux « figures de la conscience » (die Gestalten des Bewußtseins), établies dans la Phénoménologie de l'esprit, au fameux processus de l'aliénation du sujet et à la révocation de cette aliénation (die Entäußerung und ihre Rücknahme) sont relayées dans le second ouvrage par des analyses consacrées aux différents niveaux de la subjectivité (subjectivité « naturelle » de la vie quotidienne, réification, aliénation, espèce humaine en-soi et espèce humaine pour-soi) et au long et compliqué trajet qui mène à la véritable existence non-aliénée du genre humain.

A titre d'exemple, on pourrait citer la façon dont Lukács reprend l'analyse hégélienne de la « conscience malheureuse », illustrée par la crise qui marque l'antiquité tardive. La dissolution de la Polis a jeté les individus dans une existence purement « privée » en leur faisant perdre le sens immanent de leur vie. La conscience des individus à cette époque apparaît comme une conscience scindée ou écartelée. Le stoïcisme et l'épicuréisme se sont efforcés d'y apporter des réponses. L'analyse que Hegel consacre dans la Phénoménologie de l'esprit (le paragraphe sur « la conscience malheureuse ») à cette conscience scindée décèle une séparation entre le plan de l'« inessentialité » et le plan de l'« essentialité » de la conscience, entre la conscience de soi « changeante » et la conscience de soi « immuable ». Lukács identifie la conscience inessentielle ou changeante à celle des individus accaparés par une existence quotidienne dénuée de sens intérieur, portant le sceau de la plus pure « particularité » ; ceux-ci projettent leur besoin d'essentialité dans l'irréalité d'un être abstrait, localisé dans la transcendance. La conscience malheureuse se meut entre le besoin de l'individu de se libérer du néant de son « inessentialité instable » (das unbeständig Unwesentliche), qui est sa condition réelle, et la recherche du salut dans une « essentialité » irréelle ; pour Lukács, elle est une modalité de pérenniser le besoin religieux, car elle canonise la tension entre une existence purement « créaturale » ou « particulière » et la volonté d'accéder à « l'essentiel » et à « l'immuable », en s'échappant de la cage que représente l'existence terrestre. L'abandon de ce dualisme rigide est, aux yeux de l'auteur de l'Ontologie de l'être social, la véritable solution. [8] Il faut découvrir dans l'immanence de la vie quotidienne les médiations concrètes qui permettent de briser les réifications aliénantes et de réaliser dans l'effectivité historique une existence non-aliénée.



[1] G. Lukács, Gelebtes Denken. Eine Autobiographie im Dialog, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1981, pp. 173-174 ; Pensée vécue. Mémoires parlés, trad. fr. de Jean-Marie Argelès, Paris, l'Arche, 1986, pp. 147-148.

[2] Nicolai Hartmann, Möglichkeit und Wirklichkeit, op.cit., p. 22. Les critiques adressées ici par N. Hartmann à la philosophie hégélienne de l’histoire sont sûrement excessives et en tant que telles difficilement acceptables ; elles sont pourtant significatives pour son combat contre la fétichisation de la nécessité dans l’histoire, combat dont on trouve l’écho chez Lukacs.

[3] Georg Lukács, Zur Ontologie des gesellschaftlichen Seins, I Halbband, op.cit., pp. 643-644.

[4] Ibid.. II. Halbband, p. 633 et 729.

[5] Nicolai Hartmann, Teleologisches Denken, Berlin, Walter De Gruyer & Co., 1951.

[6] F. Feher, A. Heller, G. Markus, M. Vajda, Aufzeichnungen für Genossen Lukács zur Ontologie, op. cit., pp. 232 et suiv.

[7] Georg Lukács, op. cit. I Halbband, p. 178, trad. fr. Prolégomènes à l’Ontologie de l’être social, Delga 2009, p. 241.

[8] Ibid., II Halbband, pp. 590-595.

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