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18 articles avec commentaires

Alix Bouffard : Georg Lukács, situation critique.

Publié le par Alix Bouffard

Le philosophe Georg Lukács (1885-1971) est connu pour ses analyses de la réification, de l’histoire et des formes littéraires, ainsi que pour sa théorie du réalisme critique. Il est l’auteur de la Théorie du roman (1916) et d’Histoire et conscience de classe (1923), mais aussi d’amples travaux d’esthétique et d’ontologie sociale (étude de la genèse et des catégories fondamentales de la réalité sociale). Intellectuel hongrois germanophone, marxiste, Lukács compta aussi parmi les protagonistes de plusieurs des épisodes les plus mouvementés de l’histoire hongroise (République des conseils de 1919, insurrection de Budapest de 1956), et ses écrits mêlent élaborations philosophiques et considérations politiques.

L’œuvre et la vie de Lukács ont toujours suscité les réactions les plus diverses et contradictoires. Mais aujourd’hui c’est la possibilité même de les constituer en objet d’étude qui se trouve menacée : Lukács est la cible en Hongrie d’attaques visant à l’expulser de l’espace public comme intellectuel, tandis que son œuvre peine en France à gagner une reconnaissance théorique à sa hauteur.

Budapest tente maintenant d’effacer le simple souvenir de l’intellectuel hongrois

En Hongrie tout d’abord, suivant les directives du gouvernement conservateur de Viktor Orbán, la municipalité de Budapest s’emploie à rendre impossible toute activité de recherche à son sujet. Depuis 2010, elle tente notamment sous divers prétextes de fermer les Archives Lukács de Budapest. Ces dernières sont situées dans l’ancien appartement du philosophe, qui a été transformé après son décès en lieu de consultation, mais également de rencontre et de travail éditorial autour de ses écrits. Si la fermeture est aujourd’hui en suspens, notamment grâce à l’indignation internationale qu’elle a déclenchée – une pétition internationale de 2016 y a contribué –, le fonctionnement des Archives n’en est pas moins profondément affecté (réduction des effectifs à une seule employée, impossibilité de prolonger le bail d’une partie du lieu) et son futur reste incertain. Une fondation internationale des Archives Lukács récemment créée organise en avril une rencontre internationale à Budapest pour soutenir l’existence des Archives.

Mais la municipalité tente maintenant d’effacer le simple souvenir de l’intellectuel hongrois : décision de retirer l’unique statue à son effigie présente à Budapest, et tentative d’interdire l’usage du nom de Lukács pour ce qui relève du domaine public – tentative heureusement rejetée à la suite d’un vote des membres de l’Académie des sciences.

Dans ce contexte, nous ne pouvons que nous réjouir des quelques parutions qui contribuent en France à rendre visible son œuvre. En effet, il n’est pas exagéré de dire que la recherche et l’édition lukácsiennes souffrent toujours d’une forte marginalisation et d’un manque de légitimité universitaire. Cela tient en partie à la condamnation de l’œuvre de Lukács comme produit d’un stalinien dogmatique – approche malheureusement fréquente, mais qui témoigne d’une méconnaissance aussi bien de ses textes que des conditions historiques de leur élaboration.

Saluons ainsi la parution du livre Pourquoi Lukács ? aux éditions de la Maison des sciences de l’homme (MSH). Son auteur, Nicolas Tertulian, philosophe d’origine roumaine et spécialiste d’esthétique, est un fin connaisseur de la vie et de l’œuvre de Lukács. Sous la forme d’une autobiographie intellectuelle, il nous offre une étude passionnante de l’histoire et de la réception européenne des œuvres lukácsiennes. Il nous donne également un aperçu de l’ostracisme politique et intellectuel dont Lukács fut l’objet dans les pays socialistes et détaille ainsi les nombreux obstacles rencontrés par la diffusion de ses écrits. L’intérêt de l’ouvrage réside notamment dans son attention constante au contexte historique et intellectuel de l’élaboration de ces écrits (en Roumanie et en Hongrie, mais également en France et en RDA), et sa connaissance précise du parcours personnel de l’auteur et de sa correspondance inédite (conservée aux Archives).

La réception française de Lukács reste cependant entravée par un grand retard dans l’édition et la traduction de ses œuvres (notamment en comparaison avec d’autres pays, comme l’Italie). L’un des rares éditeurs portant actuellement de l’intérêt à Lukács est assurément les éditions Delga, qui ont produit en quelques années une retraduction partielle de la Destruction de la raison ainsi qu’une traduction inédite, également partielle, de l’Ontologie de l’être social. Par ailleurs, Delga a fait paraître plusieurs textes de Lucien Goldmann fortement nourris des travaux du jeune Lukács. Si ce travail d’édition contribue à rendre Lukács accessible au lectorat français, il est regrettable qu’il ne satisfasse pas à certains des critères d’exigences philologiques permettant à la recherche lukácsienne de se doter d’une édition française de référence (peu d’appareil critique, traductions de qualité inégale). Il s’agit pourtant d’une condition nécessaire, aussi bien à une plus large diffusion de ses écrits qu’à leur légitimation dans les champs intellectuel et universitaire. On peut néanmoins estimer que la situation tend à s’améliorer, car plusieurs travaux de Lukács trouvent aujourd’hui une place croissante dans la philosophie sociale critique française (thèmes de l’aliénation et de la réification, critique contemporaine du capitalisme).
 

Alix Bouffard, Doctorante en philosophie

L'Humanité, Jeudi 9 Mars 2017

http://www.humanite.fr/idees-georg-lukacs-situation-critique-633139

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Nicolas Tertulian sur "Lukács auteur d'un système philosophique" / Les ateliers de la praxis.

Publié le par Jean-Pierre Morbois

Voir sur You Tube la conférence de Nicolas Tertulian

https://www.youtube.com/watch?v=Gf8T8IWApgg

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Lukacs 2016 : cent ans de Théorie du roman

Publié le par Jean-Pierre Morbois

Romanesques

revue du Centre d'études du roman et du romanesque de l'Université Jules Verne de Picardie, éditée par les Classiques Garnier

annonce la parution prochaine, courant avril 2016, de son numéro 8 : Lukacs 2016 : cent ans de Théorie du roman Au sommaire : un essai inédit de Lukacs Reportage ou figuration, dans une traduction de Jean-Pierre Morbois un article de 1932 où Lukacs formule des remarques critiques sur le roman de l'écrivain communiste allemand Ernst Ottwald, Denn sie wissen was sie tun.

https://fr.scribd.com/doc/225767000/Ernst-Ottwalt-Denn-Sie-Wissen-Was-Sie-Tun

et des contributions de

Carlo Umberto Arcuri, Anne-Laure Bonvalot, Damien de Carné, Vincent Charbonnier, Belén Gopegui, Jean-Marc Lachaud, Iraïs Landry, Christine Lecerf-Héliot, Jacques Lederer, Louis-Thomas Leguerrier, Michaël Löwy, Jean-Pierre Morbois, Andréas Pfersmann, Nicolas Poirier, Pierre Rusch, Robert Sayre et Alain Schaffner.

Voir la table des matières :

https://fr.scribd.com/doc/300977354/Romanesques-Lukacs-Table-Des-Matieres

Télécharger le bon de commande :

https://fr.scribd.com/doc/300609406/Lukacs-2016-100-ans-de-la-theorie-du-roman

Commander en ligne sur le site des Classiques Garnier

https://www.classiques-garnier.com/editions/index.php?page=shop.product_details&flypage=flypage_garnier.tpl&product_id=2289&category_id=87&option=com_virtuemart&Itemid=1&vmcchk=1&Itemid=1

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Ester Vaisman : Lukacs et la question de l'Idéologie

Publié le par Jean-Pierre Morbois

article publié dans les "cahiers philosophiques", n° 119, octobre 2009.

Lire l'article :

https://fr.scribd.com/doc/272065562/Ester-Vaisman-Lukacs-Et-La-Question-de-l-Ideologie

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"Lukács, lecteur marxiste de Hegel", par Nicolas Tertulian

Publié le par Jean-Pierre Morbois

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Vasilis Grollios : Dialectics and democracy in Georg Lukács's Marxism

Publié le par Jean-Pierre Morbois

This article aims to bring to the surface the philosophical background of Georg Lukács’s democratic theory by investigating his philosophy of dialectics in depth. It presents an innovative interpretation of his understanding of the role of the general committee of the Communist Party in the transition to socialism, and his support of Stalinism. Its aim is to investigate, in a far more rigorous way than has been done before, the relation of his theory of dialectics to the Frankfurt School’s theory of dialectics. Thus, for the first time in the literature, Lukács’s understanding of the role of the party is analysed by relating it to Max Horkheimer’s understanding of the role of the traditional intellectual.

Lire l'article complet :

https://fr.scribd.com/doc/242912816/Grollios-Dialectics-democracy-in-Georg-Lukacs-pdf

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Paul Nizan et Georg Lukács, chemins croisés au défi du fascisme.

Publié le par Jean-Pierre Morbois

Paul Nizan et Georg Lukács se connaissaient-ils ? Il ne semble pas que chacun d’entre eux ait pris connaissance des travaux de l’autre, car si l’on en juge aux index des noms cités dans leurs œuvres, on ne trouve pas de références réciproques.....

Lire la suite : http://fr.scribd.com/doc/221846377/Paul-Nizan-Et-Georg-Lukacs

Nous vous signalons la parution récente du deuxième tome des articles littéraires et politiques de Paul Nizan;

http://livre.fnac.com/a6719204/Paul-Nizan-Du-conflit-italo-ethiopien-a-la-victoire-du-front-populaire-espagnol

Parmi les imperfections de cette édition, signalons une erreur grave dans ce livre, page 638 : Une note de bas de page confond le colonel Józef Beck (1894-1944), à l’époque ministre des affaires étrangères de Pologne, avec le général allemand Ludwig Beck.

Le premier tome était paru en 2005 :

http://livre.fnac.com/.../Paul-Nizan-Articles-litteraires...

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Controverse entre amis sur l’Ontologie de Lukács

Publié le par Jean-Pierre Morbois

Recension critique.

Après avoir lu L’ontologie de l’être social et les Prolégomènes, pour une part dans la version publiée par les éditions Delga, et pour la première partie de l’Ontologie dans la traduction encore inédite de Jean-Pierre Morbois, Jacques Lederer publie à l’Harmattan un petit pamphlet intitulé :

L’ontologie écartelée de Georges Lukács
humble remontrance à un grand marxiste.

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=42360

Ce texte émane d’un ami, par ailleurs grand admirateur de la pensée de Lukács, notamment en matière d’esthétique, disciple du Professeur Nicolas Tertulian à l’EHESS. Il n’est donc pas question ici de mettre en cause l’honnêteté de son auteur, ni la sincérité de sa fidélité affirmée à la pensée marxiste.

Il a abordé l’Ontologie avec un préjugé favorable, « tant les ouvrages qui l’avaient précédé réglaient leur compte de façon lumineuse aux principaux courants réactionnaires de la pensée contemporaine », mais au fil des pages, il s’est senti mal à l’aise avec « l’approche ontologique » qui recèle selon lui d’« insolubles contradictions », avec « la catégorie même de l’ontologie… étrangère à l’esprit du marxisme. »….

Lire la suite…
http://fr.scribd.com/doc/213657362/Controverse-Entre-Amis

Lire le texte de Jacques Pollak-Lederer :
https://fr.scribd.com/doc/253167184/Jacques-Pollak-Lederer-Ontologie-Ecartelee-de-Lukacs

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Parution des actes du colloque Lukacs de Budapest, octobre 2010

Publié le par max92

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=39972

 

TABLE

Présentation

Pierre Rusch                                                                                 7

Ce que l’on peut conserver de Georg Lukács

Ágnes Heller                                                                               11

I.                   LUKÁCS ET L’ÉTHIQUE

Tragédie et Modernité chez  Lukács

Jean-Loup Thébaud                                                                    31

Voyage sans rerour. Le Virage de Lukács et la question éthique

Ottó Hévizi                                                                                 49

De Dostoïevski à Marx – La genèse de l’Éthique

NicolasTertulian                                                                         61

II.                LUKÀCS ET L’ESTHÉTIQUE

Esthétique — Révolution – Esthétique

MihâlyVajda                                                                               81

Lukács : La littérature à la lumière de la théorie critique du réalisme.

Guido Oldrini                                                                             93

Critique de la doxa moderniste. Pertinence contemporaine et limites méthodologiques.

Gabriel Rockhill                                                                        111

La particularité comme catégorie de la localité.

Zsolt Bagi                                                                                 135

III.             LUKÁCS ET LA RAISON DANS L’HISTOIRE

Philosophie de l’histoire et conception du temps. Marx ; Lukács, et nous

Franck Fischbach                                                                      155

En défense de La Destruction de la raison.

Jénos Kelemen                                                                          177

Le statut de la philosophie dans le dernier système de Lukács.

Pierre Rusch                                                                               189                                                                           

IV.            LUKÀCS ET L’ONTOLOGIE

L’Ontologie de l’être social et sa réception.

Jean-Pierre Morbois                                                                  207

Les catégories modales dans l’Ontologie de Georg Lukács – une confrontation avec Nicolai Hartmann et Ernst Bloch

ClaudiusVellay                                                                         227

Être parmi les choses. L’ontologie de Lukács dans une perspective contemporaine.

ÁdámTakács                                                                             243

L-actualite-de-Georg-Lukacs.jpg

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Nicolas Tertulian - Le dernier Lukács : Pensées prémonitoires.

Publié le par max92

                          Présentation du "testament politique" de Lukács

Cites392009
Lukács avait 86 ans, il était atteint d’une maladie grave : un cancer au poumon, les forces commençaient à le quitter, au point qu’il n’arrivait plus à lire et à corriger le manuscrit de son dernier travail philosophique : Prolégomènes à une ontologie de l’être social, achevé en automne 1970, lorsqu’il a accepté la sollicitation des instances dirigeantes de son Parti à donner son point de vue sur la situation politique en Hongrie et dans les pays du « socialisme réel ». L’enregistrement de son interview n’est devenu public que vingt ans plus tard : c’est seulement en avril 1990 que la revue Tarsadalmi Szemle, organe théorique du parti communiste hongrois, publication qui dans le passé avait vivement attaqué Lukács pour son révisionnisme, a sorti le texte de sa relégation dans les archives du Parti et l’a fait paraître sous le titre « Le Testament politique de Lukács ». Un parti politique aux abois, défait par la marche implacable de l’histoire (le mur de Berlin est tombé en novembre 1989), s’est subitement rappelé les avertissements et les critiques prodiguées à son endroit par un de ses membres les plus anciens, acteur de premier plan de la Commune hongroise de 1919, par ailleurs aussi un philosophe très célèbre, et a cru pouvoir à la dernière heure sauver ses meubles en faisant état d’un programme d’authentique régénération démocratique des sociétés de l’Est avancé par celui que le même Parti avait condamné pendant des décennies à la marginalité et à l’ostracisme. On peut rappeler qu’une situation analogue s’est produite avec un autre manuscrit à caractère politique de Lukács : il s’agit du texte élaboré entre l’été et l’automne de l’année 1968, suite aux événements du « printemps de Prague » (Lukács avait protesté dans une lettre adressée au chef du Parti, János Kadar, contre la participation de la Hongrie à l’invasion soviétique), texte portant le titre « Demokratisierung heute und morgen » (traduit en français en 1989 aux Éditions Messidor sous le titre « Socialisme et démocratisation ») : le texte confié par Lukács à son Parti n’a pas reçu l’imprimatur, jugé dangereux par les instances dirigeantes, il a été gardé au secret dans les archives du Parti,  et c’est seulement vingt ans plus tard, en 1988, qu’il a été édité aux éditions Magvedo Kiado, accompagné cette fois des commentaires élogieux du journal du Parti Nepszabadsag (un article sur une page entière portant le titre « Prophétie attardée ? Le testament de György Lukács »). Les dirigeants d’un Parti qui auparavant n’a pas cessé de traquer Lukács pour ses différentes « hérésies », découvrent subitement (hélas ! il était trop tard) la justesse de ses vues politiques, à commencer avec celles exprimées dans ses fameuses « thèses Blum », le programme du Parti élaboré par Lukács en 1928, préconisant une voie démocratique de passage au socialisme, programme rejeté par l’Internationale Communiste et par Béla Kun comme « droitier » : István Mészáros cite dans son livre Beyond Capital un article publié au printemps 1989 par un des dirigeants du Parti, Resző Nyers, futur Président du Parti rénové, qui affichait sa solidarité avec la ligne politique défendue depuis des décennies par Lukács. Mais le rouleau compresseur des événements a rendu caduques ces tentatives qui à l’évidence arrivaient trop tard, le mal était trop radical pour qu’on puisse contenir la révolte contre le système, les vues prémonitoires de Lukács sur la profondeur de la crise qui frappait les sociétés du « socialisme réel » vont trouver une confirmation qui va dépasser de loin ses pressentiments.
Pour revenir au texte de l’interview accordée par Lukács en janvier 1971, quelques mois avant sa disparition, la sévérité de ses jugements sur les dysfonctionnements structurels des sociétés du « socialisme réel », en particulier la virulence de ses propos sur la crise de la démocratie et la survivance du funeste héritage du « stalinisme », n’ont pas de quoi surprendre chez un philosophe dont le trajet intellectuel a été traversé du combat pour faire vivre l’inspiration originelle du marxisme. Le socialisme n’était concevable pour Lukács qu’en tant qu’aboutissement de la démocratie, un socialisme sans démocratie, plus précisément qui aurait été autre chose que la radicalisation des revendications démocratiques, lui apparaissait comme une perversion irrémédiable de la pensée de Marx. Sollicité par son Parti à donner son point de vue sur la ligne politique suivie par le régime en place, le philosophe fait d’abord entendre sa colère devant le monstre historique édifié dans son pays par le régime stalinien de Mátyás Rákosi. On perçoit dans son réquisitoire l’expérience vécue par un ancien communiste, confronté à une oligarchie du Parti qui a usurpé le programme du socialisme pour instituer une société despotique et totalitaire : le procès Rajk  a été à l’évidence une expérience cruciale, le « testament politique » y insiste à juste titre, car aux yeux de Lukács c’était une expression paroxystique des dérives criminelles du régime stalinien. Il faut se souvenir qu’en 1949-50, objet lui-même d’un procès idéologique pour ses concessions à l’idéologie bourgeoise et minimisation de la portée du « réalisme socialiste » soviétique, procès qui faisait suite précisément à l’« affaire Rajk », il s’est vu traité dans la presse du Parti de « Rajk de la culture », tandis que Fadéev dans la redoutable « Pravda » le dénonçait pour ses collusions avec l’Occident bourgeois. Ce sont des choses qu’on n’oublie pas : Lukács a connu les pratiques du stalinisme du dedans, incrustées dans sa chair, le fait que le régime de Rákosi a condamné à mort László Rajk, dont Lukács ne cesse d’affirmer qu’il était un « rakosiste orthodoxe » (et non un « opposant », comme c’était le cas lors des « procès de Moscou », avec Zinoviev ou Boukharine, procès qu’il qualifie non moins d’« abominations » : cf. « Pensée vécue Mémoires parlées », p.148), lui apparaît comme un exemple-limite de la perversion du régime.
Lukács pourfend dans le « socialisme » de type stalinien la perpétuation des pires traditions du passé : il est remarquable de voir comment il établit dans son « testament politique » une continuité entre les traditions non-démocratiques dans l’histoire sociale de l’Europe (la « voie prussienne », par exemple, opposée à celle issue de la Révolution française) et les pratiques autocratiques des régimes staliniens. Celui qui n’a cessé de déplorer la « faiblesse sociale des mouvements radicaux » dans son pays, la Hongrie, cherche ses points d’appui pour la souhaitée régénération démocratique du socialisme dans la reviviscence des traditions incarnées par les noms de Petöfi, de Ady Endre et de Jószef Attila, et, last but not least, de Béla Bartók, représentants à ses yeux de la démocratie radicale.
L’atrophie, jusqu’à l’anéantissement, des pratiques démocratiques dans les pays du « socialisme réel » est l’objet d’une critique sans ménagements. Le « testament » pointe le surgissement des grèves « sauvages » comme la contrepartie de l’absence d’une vraie démocratie ouvrière (Lukács a saisi la portée du mouvement des ouvriers de Gdansk, qui va mener à la création du premier syndicat indépendant dans les pays de l’Est, Solidarność). Ses avertissements étaient destinés à ouvrir les yeux de la bureaucratie régnante sur les conséquences catastrophiques de ses pratiques. La sympathie qu’il témoigne à la personne de János Kadar ne l’empêche pas de contester vivement l’existence de la démocratie sous son régime. Sans doute, il ne cache pas non plus ses réserves à l’égard de Imre Nagy, mais il n’oublie pas de rappeler qu’il a opposé une catégorique fin de non-recevoir aux injonctions de ses inquisiteurs soviétiques et roumains, qui lui demandaient de se désolidariser du leader de l’insurrection de 1956, lorsqu’ils étaient internés ensemble dans une villa près de Bucarest.
L’auteur de l’Ontologie de l’être social, son grand ouvrage posthume, n’avait donc pas tort de considérer qu’il incarnait un tertium datur entre un communisme sectaire et dogmatique et la social-démocratie : contre les partisans d’un socialisme instauré par les moyens dictatoriaux, pratique commune aux régimes des « démocraties populaires » de type stalinien, il a défendu la voie des « transitions organiques », fondées sur la persuasion et la libre adhésion ; il a été effectivement, comme il s’auto-définissait dans son interview autobiographique, un « communiste d’un type particulier », celui qui affirmait la priorité absolue de la démocratie, en considérant le socialisme comme une simple « possibilité », qui demande un ensemble complexe de conditions, dont la première est le libre choix, pour arriver à se réaliser.

                                                                                          Nicolas Tertulian
Le texte de ce Testament politique est accessible ici :

http://fr.scribd.com/doc/114112734/Georges-Lukacs-Testament-politique

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